Ostinato, notes pour la Méditerranée, d’Anne-Marie Faux

2 Mar 2017
nadia meflah
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Nous accompagnons l’essayiste, artiste peintre et cinéaste Anne-Marie Faux pour son essai documentaire Ostinato, notes pour la Méditerranée...entre la France, la Corse, l’Espagne et l’Algérie.

Le récit

Il y a ce dont je me souviens et ce dont je ne me souviens pas, comme nous tous, et l’un importe autant que l’autre, comme importent autant l’un que l’autre l’imaginaire et le réel, les vivants et les morts. Il arrive que la Méditerranée pleure comme il arrive qu’elle danse, qu’elle enfante et qu’elle noie. Berceaux, tombeaux, elle est nôtre, depuis le soupir du Maure à Grenade aux insurrections de Montfermeil, des montagnes de la Kabylie au bruit de l’hospitalité à Marinu d’Albu. Peut-être est-il venu le temps de dire cette mer pour entrevoir ce que nous ferons quand la guerre sera finie.

Note d’intention

Ostinato, notes pour la Méditerranée, s’inscrit en résonance avec mes précédents films (Hic rosa, Messaoud, Face au vent, Que l’espérance est violente), c’est un parcours, un “vagabonrinage”, dont il me semble que l’on peut dire cela : tous se posent la même question que John Ford, comment rendre la planète habitable, et en 2016: comment ne pas la rendre inhabitable, infréquentable, comment les images aident, un peu, à désoffenser le monde.

Un pèlerinage humble de déshumiliation, une goutte d’eau dans l’océan de la misère, se dire que c’est un tout petit mieux que rien. Avec Quand la guerre sera finie, je poursuis cette quête obstinée en y invitant des peuples migrateurs : peuples d’images de natures différentes, d’êtres de pays multiples, de morceaux du monde…

Les hasards d’une date et d’un lieu de naissance : je suis née au“ beau” milieu de la guerre d’Algérie, à Montfermeil, petite ville de la banlieue pauvre, 18 kilomètres à l’Orient de Paris, d’une mère d’ici, la banlieue, et d’un père andalou. Dix-huit kilomètres c’est tout près et si loin, suffisamment loin cependant pour savoir, pour sentir, ce qu’est une frontière entre deux “terres”, celle tracée entre cette terre de banlieue et la grande ville capitale. Habiter en banlieue c’est vivre la condition de l’étranger fondamental, liberté et contrainte mêlées, joies et peines d’exils.

Situation burlesque tout aussi bien : pour quelqu’un de sensé, ces 18 kilomètres sont sans pertinence, voire même sans existence. Ce sont eux pourtant qui, les premiers, m’ont révélé la réalité des frontières et l’existence de la Méditerranée. Pour ses habitants, cette maigre distance raconte un récit particulier, riche en expériences et en désenchantements (entre mille exemples, les langues les plus parlées dans ma rue étaient l’italien, le créole et le kabyle, nous avions tous un jardin, la première ligne de téléphone fut installée en 1969, Paris était à deux heures de transport, ce qui ne comptait pas puisque nous n’y allions jamais…). Cette distance s’entête, et réfléchit. Aller de Montfermeil à Paris, c’est comme aller de l’Orient vers l’Occident, perdre l’Est pour se retrouver… à l’Ouest, un peu perdus, littéralement dépaysés.

Montfermeil est à 900 kilomètres des bords de la Méditerranée et pourtant c’est là que j’ai “vu”, “entendu” pour la première fois les images et les sons de la mer d’entre les terres, privilèges des rêveries d’enfance et de leurs jeux, du temps passé dans cette très petite rue, la rue des Sept Îles cadastrée comme “voie sans issue”, au numéro 25, et où ne vivaient que des étrangers, venus des bords de la Méditerranée ou d’îles lointaines.

Bien sûr, de la guerre d’Algérie je ne me rappelle rien. Le jour de ma naissance, dans le journal de bord d’un général français, en face du 4 Mai 1958 cette note : “rien”. (Dix ans plus tard, en 1968, toujours en mai, j’aurais pu écrire dans mon journal de bord si j’en avais tenu un : “rien”). Paris c’était encore loin, comme la guerre, comme la révolte, comme la mer. Dans ce lointain infini, dans ce lieu du ban, se sont engouffrés tous les possibles, rêves et cauchemars, rires et larmes, mémoires et amnésies, et rages joyeuses de toutes sortes. “Rien” à ces dates comme à tant d’autres, et pourtant tant de choses arrivées qui disent des vies, des silences, des cris, des amours, des adieux, des rencontres.

Comment parler d’événements que l’on n’a pas vécus, et dont personne ne m’a parlé parmi ceux qui les ont vécus, et qui pourtant impriment leurs traces, et font prendre à des vies des chemins de traverse, des parcours inattendus, espérés autant que craints, déterminés autant que tremblants, singuliers autant que communs, et qui demandent sans répit à être re-présentés, par exemple en devenant des films. Comment savoir que je ne me souviens de rien, que je n’ai pas été “impressionnée” par l’inquiétude des adultes, l’incertitude de l’avenir, ça ne s’arrêtera donc jamais doivent penser les aînés… Partir de lieux et de dates, et en élargir le champ méditerranéen à l’Andalousie, la Grèce, l’Algérie, la Corse, aux deux sens du mot “partir” : commencer par eux et les quitter, en sachant que commencer là veut dire aussi n’avoir pas pu, pas voulu les quitter vraiment…

Il y a ce dont je me souviens et ce dont je ne me souviens pas, comme nous tous, et l’un importe autant que l’autre, comme importent autant l’un que l’autre l’imaginaire et le réel, les vivants et les morts, et toutes ces tensions, à l’aune de ce présent qui nous arrive et qui esquisse les contours d’un futur si incertain qu’il nous arrive de chanceler, d’être habités par la peur, les désirs de révolte, les renoncements, en une valse hésitation des émotions. Ce sont ces émotions que ce film veut saisir, prendre à bras le corps, remercier, donner à voir, habiter.

Prendre le temps de regarder et conter quelques enfances qui sont toutes des enfances de guerre, même celles que nous n’avons ni faites, ni vécues, ni entrevues. Des tours et détours au milieu des jardins, des ruines, des pierres, des statues, des nouvelles, des archives, des plans qui dessinent comme un autoportrait méditerranéen du temps présent.

Il s’agit de construire un état des lieux d’ici et d’ailleurs. La Méditerranée s’invente là où je la filme et là où je l’imagine, c’est-à-dire de la rue des Sept-Îles à l’Algérie, en passant par la Grèce, l’Andalousie, la Corse, glaner ça et là des images concrètes et fantasmées.

Ce récit en forme de film part du bleu pour aller vers le noir et revenir au bleu à la recherche du bleu perdu des images; bleu de la Méditerranée dans toutes ses nuances capturées en Corse, bleu de la mémoire et du présent et de ce qui vient, du bleu fragmenté de mon enfance rue des Sept-Îles à Montfermeil au bleu des neiges du Djurdjura, du bleu violet des figues de tous les Orients au bleu noir des traverseurs/brûleurs de mers, du bleu tremblé des radeaux au bleu radieux des regards, du bleu des morts au bleu des rescapés, du bleu andalou entrant par les fenêtres d’azur au bleu humble et solide des habits ouvriers, du bleu/noir des idées au bleu outremer des avant-pensées.