Albertine a quitté Jean un film de Véronique Aubouy

6 Mar 2017
nadia meflah
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Après Je suis Annemarie Schwarzenbachune production Paraiso sortie en 2015, Véronique Aubouy est actuellement en post-production pour son nouveau film Albertine a quitté Jean, dont le tournage a eu lieu en avril 2016. Le film est produit par Paraiso, avec le soutien de la région Pays de la Loire et en coproduction avec LMTV. Albertine a quitté Jean est une adaptation littéraire qui plonge le spectateur dans le conte. Jean, l’acteur du film est le narrateur qui, avec ses mots, arrange l’histoire de Marcel Proust, se l’approprie pour la rendre intelligible à son entourage et indirectement au spectateur.

Le récit

Jean Houtin, pompier volontaire, lecteur et fou de Proust, raconte à ses collègues de la caserne la disparition de son amie Albertine. Adoptant le Je du narrateur du livre Albertine Disparue, avec lequel, en lecteur passionné, il se confond, il livre un récit improvisé troublant, qui entremêle fiction d’hier et réalité d’aujourd’hui, émotions imaginées et vécues. Ses collègues, qui ne connaissent pas le livre, écoutent l’histoire qu’il leur raconte à la première personne et tutoient cette personne hybride, fusion de Proust et de son lecteur. C’est une histoire d’une autre époque qui se révèle de notre temps. Jean vit d’ailleurs le livre Albertine disparue comme tel. Il en a sa propre perception, intime et personnelle, inséminée dans sa vie. En le racontant à ses collègues dans cette caserne où il se rend quotidiennement,
guidé par le souvenir plus ou moins précis qu’il en a, Jean parle avant tout de lui. Car tout en utilisant des termes comme baron, servante, télégramme, blanchisseuse, ce sont les mots de son propre chagrin, de sa propre jalousie qu’il emploie pour dire le chagrin du Narrateur, son processus de deuil… Porté par sa subjectivité, privilégiant tel épisode, oubliant tel autre, Jean improvise sa narration. Et ses collègues amis de la caserne réagissent aux péripéties de l’histoire, perturbent sa narration par leurs interventions, créant ainsi des moments de vie fragiles et spontanés.

Le livre
Albertine disparue est le tome 6 de A la Recherche du temps perdu de Marcel Proust. Dans le livre précédent, La Prisonnière, le Narrateur a vécu secrètement dans son appartement parisien avec une jeune fille, Albertine. Il la tenait cloîtrée, faisant surveiller de près ses moindres sorties. En ouverture d’Albertine disparue, la jeune fille vient de quitter le Narrateur. Elle s’est réfugiée en Touraine, chez sa tante. Fou de douleur, le Narrateur dépêche son ami Saint-Loup en Touraine pour qu’il négocie son retour avec elle et sa tante. Mais il n’en a pas le temps, car Albertine meurt subitement d’un accident de cheval. Le Narrateur découvre les affres d’une autre jalousie, la jalousie post-mortem. Il paie Aimé, le maître d’hôtel du Grand Hôtel de Cabourg pour enquêter sur ses relations avec des filles. Plus il paye, plus il obtient des descriptions d’une précision terrifiante qui le confortent dans ses pires craintes.
Parti à Venise avec sa mère, son chagrin resurgit brusquement lorsqu’il remarque, dans un tableau de Carpaccio, un des nobles vénitiens portant un manteau qu’il reconnait instantanément : c’est le même que celui qu’Albertine portait le dernier soir avant qu’elle le quitte. Ce manteau, le génial couturier Fortuny l’a donc pris dans ce tableau de Carpaccio, avant de le jeter sur les épaules d’Albertine. Quelques temps après, chez Gilberte près du Combray de son enfance, il découvre en se promenant dans la campagne que les deux promenades (le côté de Swann et le côté de Guermantes), qu’il croyait aussi opposées qu’inconciliables, sont en réalité une seule et même. Plusieurs croyances de son enfance sont ainsi démystifiées.  http://www.aubouy.fr/proust-lu/projets/43-albertine-disparue.html

Véronique Aubouy au sujet de son film

Ce jeu d’adaptation touche directement mon désir de faire du cinéma. Avec cette approche documentaire d’une parole libre, mais tournée comme une fiction par une volonté de mise en scène et de direction d’acteurs, je place le spectateur entre son beau siège de cinéma et le strapontin confortable qui se déplie à ses côtés. Le spectateur a une fesse sur chacune de ces deux assises, il passe de l’une à l’autre, il passe du documentaire qui joue sur la véracité à la fiction qui joue sur le crédible. Le personnage Jean que nous avons devant nous parle de lui-même comme s’il était le Narrateur de Marcel Proust, qui avons-nous réellement donc devant nous ? C’est tout l’enjeu du film.

La réalisatrice

Née en 1961, Véronique Aubouy est cinéaste et artiste. Elle construit une oeuvre singulière fortement empreinte de littérature et de musique, où se croisent films documentaires et de fiction, mais aussi performances et installations vidéo et photographies. Elle a entrepris depuis 1993 la lecture filmée de A la Recherche du temps perdu de Marcel Proust par des gens de tous horizons, en toutes situations. Montré sous forme d’installation (Musée d’art moderne de la ville de Paris, 2012 ; Grand Palais, Paris, 2009 ; Villa Medicis, Rome, 2006…) ce film Proust Lu dure à ce jour 116 heures et comptabilise près de 1200 lecteurs. La Recherche devient une matière que Véronique Aubouy modèle indéfiniment. Entre 2008 et 2012, elle crée sur Internet une oeuvre dérivée de Proust Lu, Le Baiser de la matrice (2008-2012) un logiciel qui permet à des internautes du monde entier de lire Proust sur leur web-cam. Dans sa performance Tentative de résumer A la recherche du temps perdu en une heure, (Musée Carnavalet ; Bibliothèque historique de la ville de Paris, 2014) elle improvise à chaque fois un récit à partir de souvenirs de lecture, livrant ses perceptions intimes et changeantes de l’oeuvre.
Côté cinéma, de 1982 à 2001, Véronique Aubouy a été 1ère assistante de réalisation avec entre autres : Laurent Heynemann, Denys Granier-Defere, Robert Altman, Bertrand van Effenterre, Frederic Wiseman. Véronique Aubouy a d’abord réalisé des films courts de fiction dont Le Silence de l’été, montré au festival de Cannes 1993 dans la section Un certain regard, et de nombreux films documentaires, comme Un musicien passe, portrait de Zoltan Kocsis (2000, France 5) Je ne suis pas un homme en colère, portrait d’Edward Bond (2002, Arte) Les Travaux de Luca Ronconi (2003, Arte) ou Bernadette Lafont, une sacrée Bonne Femme (2013, France 5).
Son premier long métrage de cinéma Je suis Annemarie Schwarzenbach a été sélectionné au festival de Berlin 2015 dans la section Panorama, le film est sorti en France le 15 avril 2015.
Son premier livre, À la lecture, co-écrit avec Mathieu Riboulet, a été publié en septembre 2014 chez Grasset. Véronique Aubouy parle couramment l’anglais, l’allemand, l’espagnol, l’italien et a des notions de russe, de hongrois et de portugais. Véronique Aubouy est membre de la commission numérique de la SCAM.

Vous trouverez ci-dessous une galerie de photos issus du tournage : un aperçu du travail de la réalisatrice, tout à la fois réaliste, mystérieux, incongru et romanesque.