QUI EST ADO ARRIETTA ?

18 Jan 2017
nadia meflah
712
0

La création en état de transe

Avant de faire du cinéma, tu as été peintre…

A partir du moment où j’ai commencé à monter mes films, le cinéma a été bien plus fort que la peinture. J’ai oublié la peinture car j’étais tellement passionné par le montage. Même si de temps en temps l’envie revient, je ne peins quasiment plus. J’ai fait cadeau de tous mes tableaux à différentes personnes, je sais qu’une lithographie est à la bibliothèque de Washington et une autre peinture est au Musée d’Art Moderne de Madrid. Je dois dire que c’est Matisse qui m’a fortement marqué ainsi que le mouvement CoBrA et notamment Alechinsky. J’étais aussi impressionné par les peintres hollandais.  A cette époque, je faisais de la peintre de manière très violente, par jet Lorsque je suis venu à paris je ne pouvais plus continuer ainsi, je vivais dans une petite chambre d’hôtel, je n’avais pas l’espace suffisant pour faire mes grandes éclaboussures. Je suis venu à Paris car j’étais fasciné par cette ville, la plupart de mes amis étaient à Paris, ils m’encourageaient à venir les rejoindre, surtout lorsqu’ils ont vu mon film Le Crime de la Toupie[i]. Je suis venu et je restais de plus en plus à Paris, presque sans m’en rendre compte. Grâce à un ami d’un ami, je rencontre Jean Marais qui en avait vraiment marre de faire des films de cape et d’épée, et nous faisons ensemble en 1969 Le Jouet criminel[ii]. Il était ravi que l’on tourne chez lui, avec Florence Delay.

C’est par un ami d’ami que tu rencontres Jean Marais. Pour Nathalie Trafford, est-ce aussi par une relation amicale ?

Oui c’est par une relation commune, car je suis le parrain de son meilleur ami, un écrivain espagnol, un homme merveilleux. Un jour, je la rencontre dans un restaurant à Madrid, elle me dit qu’elle est productrice et je lui réponds que je suis cinéaste ! Au même moment, la maison de distribution Capricci ressortait mes films à Paris, je suis présent en France pour accompagner cette programmation, comme Nathalie qui découvre alors mes films et elle les aime beaucoup. Je lui propose alors de faire un film ensemble, c’était un autre scénario mais je dois dire que petit à petit la Belle dormant s’imposait, elle devenait de plus en plus importante pour nous. J’ai commencé à écrire le scénario et on a commencé à travailler ensemble tout simplement.

 C’est un signe que ce soit Paraiso qui te produise ?

Je me demande si je crois au hasard… J’ai une tendance à croire bien plus au destin qu’au hasard, mais je me pose la question aussi : si tout n’est pas que du hasard pur, que c’est nous même qui inventons le destin pour donner un sens à cette absurdité dans laquelle nous sommes… Paraiso, c’est ici en France, mais en Espagne cela s’appelle Hellish[iii], le paradis peut devenir hellish aussi…

Ce n’est pas ton premier film tourné en France, qu’est-ce qui fut particulier et nouveau pour toi dans la production de ce film ?

J’ai fait mes films dans un désordre total et certains dans l’ordre. Je peux faire des films dans tous les systèmes possibles. Lorsque je produisais moi-même mes films, c’était totalement désordonné et c’est comme ça que je me suis ruiné. Et puis j’ai fait des films très ordonnés comme avec Flammes[iv]. Pour Belle Dormant  j’ai retrouvé le plaisir de faire un film très ordonné, mathématique. Le scénario comme le découpage étaient très précis. J’écris souvent suivant mon inspiration, pour Belle Dormant je réécrivais beaucoup, je le montrais à Nathalie qui me relisait, jusqu’au moment où je vois clair. Je retire, j’ajoute, j’enlève jusqu’à ce que je vois quelque chose de clair et de précis.

Comment travaillais-tu avec elle ?

On se retrouvait elle et moi sur notre manière de travailler, mathématique et précise. Pour le casting, c’est elle qui me montrait des photos des comédiens en France. Lorsque j’ai vu la photo d’Agathe Bonitzer, j’ai su immédiatement qu’elle serait la fée. De même, devant la photo de Niels Schneider, je n’avais aucune hésitation, j’avais trouvé le prince. Je dois dire que c’est à la fin de l’écriture du scénario que j’ai commencé à regarder Nathalie autrement que comme la productrice de mon film, mais comme un personnage de fiction, elle était la reine.

Et sur le tournage alors ?

Le tournage était comme un rêve. J’étais dans une transe particulière, je devais me lever tôt, ce n’est pas vraiment dans mes habitudes, mais je le faisais automatiquement car c’était établi. Tout était décidé, je pouvais ainsi me glisser dans cette mathématique. C’était un plaisir d’être dans la création, j’étais durant tout le tournage dans un autre état. Une transe comme dans une séance de spiritisme

Comme Belle Dormant qui est un film magique…

Oui, la magie. Je deviens un automate, un médium, je ne voyais rien mais j’obéissais à des forces occultes. J’aurai pu faire ce film de toutes les manières possibles, mais j’étais vraiment dans un autre état. Je me souviens avoir été dans une autre époque, dans un château merveilleux. Je me souviens avoir transgressé le vingtième siècle.

Peux-tu nous raconter le montage de ton film ?

Nathalie savait que je montais mes films moi-même. C’est très important pour moi, je viens de la peinture, et avec le montage d’un film, c’est pareil car tu joues avec des volumes, des couleurs. Elle m’a laissé avec un ordinateur et un programme professionnel. J’ai monté ainsi mon film, aidé d’un assistant. Il faut faire le montage soi-même, car c’est là où tu écris le film. Durant quatre mois, j’ai pu monter Belle dormant. J’avais tout le temps et une liberté totale.

Qu’est-ce qui fut magique durant le tournage ?

Maintenant, c’est très facile de faire des effets spéciaux. Avant, avec le celluloïd c’était bien plus cher et plus compliqué. Alors qu’aujourd’hui, avec un ordinateur, tu peux vraiment tout faire : que des étincelles jaillissent d’une baguette, qu’une grenouille sautille. J’ai pu dessiner les nuages pour la séquence avec l’hélicoptère. C’était la première fois que je travaillais ainsi, avec le fond vert pour les effets spéciaux. Je dois te raconter l’histoire de la grenouille. C’est une grenouille professionnelle, une actrice et une femme s’occupaient d’elle. Nous tournons la scène. Elle se pose sur la main de Nathalie – la reine ; ce que tu vois dans le film c’est la première prise.  Je ne sais pas pourquoi, mais tout le monde voulait d’autres prises, mon assistant tenait à ce qu’elle saute, en arc de cercle, pour se poser sur la main de la reine. Mais la grenouille ne voulait pas, elle refuse et elle se casse une patte. Elle a été en convalescence durant une semaine, avec sa gardienne.

Et maintenant ?

Je suis sorti d’un rêve et je me repose un peu. Je préfère ne pas penser au futur, je me laisse aller par le destin ou par les hasards. Je me suis trouvé moi-même en faisant Belle Dormant, j’avais tellement envie de faire ce film, une envie profonde. Mais tu vois, maintenant, je dirais Dansons ! Comme à la fin de Belle Dormant, Let’s dance !

entretien mené par Nadia Meflah – janvier 2017, Paris.
[i] À vingt-deux ans, en 1964, Adolpho Arrietta réalise un premier court-métrage, Le Crime de la toupie, avec pour acteur son ami Xavier. Il le filme dans les rues, entre latence et désœuvrement. Le mouvement d’une toupie rythme son errance et en symbolise les hasards.

[ii] Jean Marais déambule, dans ce film en noir et blanc, en une suite de séquences, chacune comme un rêve dont on ne sort que pour retomber dans un autre.

[iii] Hellish Producciones Cinematográficas  est co-producteur du film Belle Dormant. Hellish signifie aussi en espagnol l’enfer.

[iv] Flammes, 1978, avec Caroline Loeb, Xavier Grandes, Pascal Greggory, Dyonis Mascolo, Isabel Garcia Lorca.

IMG_7176

Né à Madrid d’une famille bourgeoise et fortunée, Ado Arrietta découvre le cinéma à sept ans lorsqu’on lui offre un «Cinematik» avec lequel il projette des dessins animés. À treize ans, alors qu’il peint de plus en plus sérieusement, encouragé par sa mère, elle-même ancienne pianiste prodige, il découvre Le Testament d’Orphée et Le Cuirasse Potemkine. À vingt-deux ans, en 1964, il réalise un premier court-métrage, Le Crime de la toupie, avec pour acteur son ami Xavier Grandes, qui sera dès lors de tous ses films. L’Imitation de l’ange, tourné deux ans après, un brulot qui doit autant à Rimbaud qu’à Vigo, prépare à un exil : ce sera Paris, où Adolpho et Xavier viennent habiter, à l’Hôtel des Pyrénées, dans le quartier de Saint-Germain-des-Prés. En 1969, Marguerite Duras découvre, abasourdie, Le Jouet criminel, avec Florence Delay et Jean Marais. Une « distribution » qui n’a pas pour autant modifié sa méthode : les films sont autoproduits, réalisés sans scénario, le montage s’effectue en parallèle au tournage. Dans l’appartement de Duras commence un autre film, une autre folie inspirée de Sade, Le Château de Pointilly, avec pour acteur Dionys Mascolo et une jeune fille du Flore, qui n’a encore jamais joué : Françoise Lebrun. Dans le sillage de Mai 68,  Arrietta devient le premier cinéaste underground. Son univers de conte de fées se peuple de nouveaux anges : ses amis travestis, les Gazolines, seront les héroïnes des Intrigues de Sylvia Couski (1974) et de Tam-Tam (1976). Les thèmes du cinéma d’Arrietta se précisent : des artistes rêvent de devenir à leur tour des œuvres d’art, le corps est envisagé comme le site d’une nouvelle création, l’identité est inventée de toutes pièces. En 1978, Ado Arrietta tourne Flammes. Il n’est plus le producteur, même s’il reste derrière la caméra, Saint-Germain n’est plus son territoire, le scénario est entrepris pour une fois des mois à l’avance, il réapprend ses chers thèmes : l’angélisme, le jeu et le travestissement, le fétiche et la pyromanie propre au désir.

Arrietta est aujourd’hui, en Espagne comme en France, méconnu, passion discrète de quelques-uns, éparpillé à travers le monde. Son nom ne figure pas assez à côté de ceux de ses frères en cinéma : Eustache, Garrel, Rivette, Schroeter, Warhol, Anger, Smith. Ses films, comme ceux de Biette, Vecchiali, Guiguet, restent difficiles à voir et manquent toujours plus ou moins à la liste, même chez les cinéphiles les plus sérieux. Qu’ils aient fait la couverture des Cahiers du cinéma, aient été défendus longuement et ardemment par Marguerite Duras ou Alain Pacadis, qu’il ait été en 2003 un des héros du Paris ne finit jamais de l’écrivain Enrique Vila-Matas, que Warhol demandât régulièrement à voir ses films, non, cela non plus n’a pas fait rempart à cette méconnaissance. Fin 2012, sort chez Capricci, un ouvrage d’entretien avec Ado Arrietta par Philippe Azoury, Un morceau de ton rêve. Underground Paris-Madrid, 1966-1995. Belle dormant est sa dernière réalisation.

Vous pouvez retrouver ici la parole délicieuse d’Ado Arrietta qui a accepté d’être devant la caméra…

DSC00196

FILMOGRAPHIE

1969 : Le Crime de la toupie (court-métrage)

1968 : L’Imitation de l’ange (La Imitaciòn del ángel) (court-métrage)

1969 : Le Jouet criminel (court-métrage)

1972 : Pointilly (court-métrage)

1972 : Le Château de Pointilly (court-métrage)

1974 : Les Intrigues de Sylvia Couski

1976 : Tam Tam (court-métrage)

1978 : Flammes

1983 : Grenouilles (court-métrage)

1989 : Kiki (court-métrage)

1990 : Merlin (court-métrage)

2004 : Eco y Narciso (court-métrage)

2006 : Vacanza Permanente (court-métrage)

2009 : Dry Martini (Buñuelino Cocktail) (court-métrage)

2016  : Belle dormant

 

photos Sarah Blum